Le calame des lutins, des elfes et des fées

Le calame des lutins, des elfes et des fées

Des chemins de traverse - Prologue-chapitre 4 - extrait et fin du Prologue

Fin du Prologue, mêmes personnages, toujours à l'orée nord de la forêt de Brocéliande, carrière de la Marette au sud de Saint-Malon-sur-Mel, le 15 août 1928, fin de l'après-midi. La fascinante manifestation de Dame Nature :

 

 

La Sangle (extrait)

 

Le grand-père se tenait immobile, les lèvres frémissantes, les bras légèrement tendus, comme s’il voulait recueillir une manifestation d’énergie. Au loin, là-bas, vers le couchant, une lourde tenture grise, moirée, plombait l’horizon. Antouènn se sentait chef d’orchestre, à l’orée de la première mesure, et sollicitait du regard tous les instruments de la Nature.

 

Contrebasses.

 

Quelques éclairs, diffus, contribuaient à lui donner une tonalité étrange, rideau de scène prêt à se déchirer pour dévoiler le masque courroucé de quelque divinité.

 

Cuivres.

 

Au-dessus de leurs têtes, le ciel se chargeait peu à peu de cumulus à multiples formes arrondies et dont les replis inférieurs transformaient la blancheur éclatante des nuages en une masse mouvante, sombre, bistrée par le soleil sur son déclin.

 

Timbales.

 

« Regarde le soleil : il se laisse encore apercevoir et nous indique que les Vêpres vont bientôt sonner. Il commence à se faire tard et un bel orage s’annonce, mais nous avons le temps de faire un petit détour, j’ai encore quelque chose à te montrer à proximité de la tombe de Merlin. »

 

Ils reprirent donc le chemin qu’ils avaient parcouru en sens inverse le matin, mais Antouènn, à la grande surprise de Gouéno, passa à côté de la tombe du magicien sans s’y arrêter ; il fit de même à la Fontaine de Jouvence et suivit le ruisseau de Pont Dom Jean. Il poursuivit sa marche jusqu’à parvenir à l’embranchement qui mène à la carrière de la Marette, située à droite du cours d’eau. De là, ils pouvaient observer une sorte de falaise, un amas rocheux fait de courbes majestueuses, alternance de gris, de bruns et de rouge-rosé, le drapé soyeux et lascif d’une grande robe paisible et intime.

 

« Tu te rappelles mon grand-oncle, le frère de ma grand-mère, celui qui, durant les longues veillées d’hiver, m’avait appris toutes les histoires sur Bérécyntia ?

— Oui, bien sûr ! et même que ce devait être un drôle de personnage, ajouta Gouéno dont l’imaginaire avait été frappé par tout ce qu’en avait dit Antouènn.

— Oui, c’était un drôle de personnage et plus encore : il était curieux de tout et ne s’embarrassait pas de ce que pouvaient penser les curés, les instituteurs, les politiciens et autres personnages importants. Il avait étudié, je n’ai jamais su comment, la géologie, car il pensait que l’énergie et les vibrations n’étaient que la manifestation de ce qui se passe dans la terre et des échanges entre celle-ci et les forces du ciel ! Il disait même que le sourcier se tenait sur le passage et qu’il servait de révélateur, de passeur d’énergie…

« Il racontait souvent des histoires de lutins, d’elfes et de fées. Il affirmait que la forêt de Brocéliande servait de refuge à ce qu’il appelait des Korrigans, tous ces êtres rejetés par l’Église catholique et dont je t’ai déjà parlé au début de cet été. Je n’ai jamais réussi à savoir s’il croyait à l’existence de ce monde féérique, mais c’est bien grâce à son talent de conteur que j’ai ouvert mon esprit et mon être à tout ce qui est un peu mystérieux, voire magique, en tout cas irrationnel.

« C’est ce que n’a sans doute pas compris le fils de mon ami Jôzé. C’est ce que rejette ton père. Comme je le disais tout à l’heure, il nous faut apprendre à faire abstraction de ces réactions… et ce n’est pas facile ! » ajouta-t-il, surpris et un peu agacé de se laisser envahir par toute l’amertume, voire la colère, qui l’avait saisi en fin de matinée. « En fait, il n’a vraiment rien compris », pensa-t-il, se gardant bien de le dire à son petit fils.

 

Le « chef d’orchestre » reprit calmement la mesure et s’approcha du front de coupe de la carrière :

 

« Tu vois, le travail des carriers permet de se rendre compte qu’il y a plusieurs types de roche. Regarde bien : il y a deux grandes lignes parallèles qui partent du haut et descendent doucement vers la droite. En dessous, des roches aux plis assez resserrés et présentant d’amples courbes comme sur la robe à crinoline que portait autrefois ma grand-mère. Au-dessus et suivant ces deux lignes, on dirait de très épaisses couvertures empilées les unes sur les autres, une très longue traîne pour la robe ! Et tu pourras remarquer que le soleil, qui se joue des gros nuages, nous chante de belles variations colorées, du rouge violacé à l’ocre orangé en passant par le rouge, le gris, le gris vert. Je suis toujours très impressionné, et même ému, par ce prodigieux spectacle de la nature, de la Terre qui s’est fabriquée, qui se fabrique toujours. Imagines-tu l’énergie qu’il a fallu mettre en œuvre pour arriver à cela ? »

 

Muet, les yeux grands ouverts, Gouéno hocha imperceptiblement la tête. Il se sentait pris dans un remous puissant et paisible, une force gigantesque et fragile. Il ne savait plus trop qu’en penser. Depuis le matin, tout allait dans le même sens et tout se mélangeait comme dans un rêve : son insatiable curiosité, son appétit de vivre, de percevoir, de découvrir, de comprendre, Ève et Marie, les arbres, Merlin, les sources, Lestinn, Brjitt, les vibrations, l’énergie, la sourcellerie… et puis les korrigans dont l’éventuelle existence commençait à l’intriguer. Il se promit d’en demander plus de détails à son grand-père, lors d’une autre incursion en forêt de Brocéliande.

 

Après de longues minutes de silence durant lesquelles il observa discrètement son petit-fils, Antouènn poursuivit ses réflexions :

« Ce travail de la Terre n’est toujours pas terminé. L’énergie est partout présente, ici dans les plis de la roche, là dans l’orage qui arrive, là-bas dans les sources d’eau claire, plus loin encore dans la force prodigieuse des marées — qui serait liée à la présence de la lune — sans oublier les tremblements de terre, les volcans, les cyclones…

« Il t’appartiendra, il t’appartient dès maintenant de déceler les manifestations d’énergie qui te permettront de te ressourcer, de recharger ta propre énergie et d’en faire bénéficier tous ceux qui croiseront ta route.

« Tu poursuivras tes études, tu en suivras d’autres, tu confronteras tes expériences énergétiques à la puissance du raisonnement scientifique, tu douteras, tu t’égareras puis tu retrouveras un bon chemin, puis nouvel égarement, nombreux errements jusqu’à suivre, cahin-caha, le chemin étroit, celui qui correspond à ton être profond.

 

« Nous allons vivre des moments difficiles, je les sens s’approcher depuis quelques mois déjà. Et ces moments difficiles feront pâlir toute l’horreur que nous avons tous vécue, il y a une douzaine d’années : tu étais trop petit pour bien t’en souvenir, car tu n’avais que quatre ans lorsque nous sommes sortis de cet enfer de feu et de sang, de violence, de misère, d’aveuglement, d’énergies totalement négatives. Oui, je crains voir revenir pire que tout cela. Oui, le monstre va à nouveau se réveiller ! Alors, si tu es désemparé, perdu, désespéré, égaré, pense à tout ce que nous nous sommes dit depuis ce matin. Je serai là le temps qu’il faudra, ne l’oublie pas. »

 

 

 

La nature était comme alanguie par la chaleur étouffante qui se faisait de plus en plus lourde. L’orage n’allait sans doute pas tarder à éclater et tout était suspendu au très prochain déchaînement des foudres célestes : les oiseaux s’étaient tus depuis longtemps, les lapins et lièvres s’étaient terrés ; plus aucun bruit, plus aucun mouvement.

 

Signe imperceptible d’un vieil Antouènn, tout frémissant de ce qu’il percevait ; alors,

violons, altos et violoncelles

attaquèrent — pizzicato —

la longue fugue en sol majeur

de la facétieuse Nature.

 

 

 

Changement imperceptible de tonalité, accélération progressive du rythme.

Regard de feu et bouche ouverte, mains crispées et bras tendus, le maestro Antouènn saisit vivement la main de Gouéno.

 

Gouéno sentit très nettement et progressivement vibrer la main de son grand-père, qui tonna d’une voix forte, un peu étrange, un peu dérangeante, un peu exaltée avec, sans doute, un peu d’agressivité :

« Tu as pu entrevoir ce matin, chez Jôzé, tout ce que peut faire de la nature, de l’énergie, un homme cupide, tourné uniquement vers l’atteinte de ses objectifs, objectifs d’argent, objectifs de paraître, objectifs de pouvoir !

« Eh bien, sens-la cette nature, respire sa puissance, abreuve-toi de son énergie :

« Écoute ce que te chante Brjitt !

« Écoute ce que te murmure la Vouivre !

« Écoute ce chuchotement des lutins, des elfes, des fées !

« Écoute ce que seuls entendent ceux qui savent écouter, écoute sourdre ce murmure doux et puissant, continu et à peine perceptible !

« Écoute bien, tu l’entendras à proximité des sources, auprès des arbres, sous les pierres couchées, contre les pierres levées !

« Partout, partout dans tous les lieux encore préservés, non souillés par le progrès, partout tu pourras l’entendre : dans les bois, à proximité des lacs, dans certaines vieilles églises. Il te faudra apprendre à écouter ce suintement prodigieux, il te faudra apprendre à chercher les endroits énergétiques, il te faudra apprendre à canaliser cette énergie perçue et à en faire profiter et la nature et les êtres humains que tu croiseras sur ta route. »

 

Brandissant son bâton de prophète, le grand-père martelait ses phrases, jaillissement de notes flamboyantes qui illuminaient l’imagination de Gouéno.

 

Le vent se levait, de lourds nuages noirs manifestaient leur puissance et venaient ainsi appuyer cette longue et fougueuse déclamation de l’Antouènn.

 

« Maintenant, oui, maintenant, pose ton autre main sur la façade rocheuse, ferme les yeux et surtout ne les ouvre pas. Si tu as peur, si tu crois venir une chute, si tu crains que tout aille se déchaîner contre toi, ne tremble pas, je suis là, ou plutôt nous sommes là, la Vouivre et toi et moi, main dans la main, cheminant d’un pas résolu et léger vers nos destins. »

 

De grosses gouttes s’écrasèrent tout autour d’eux, soulevant d’imperceptibles embruns tièdes et parfumés de terre, de feuilles mortes mouillées. Le vent chaud et embaumé de l’orage les enveloppait délicieusement.

 

Flûtes, clarinettes et hautbois.

 

« Sens l’haleine de la Vouivre : elle est douce et puissante et sensuelle ; sens la chaleur de son sein : c’est autre chose que la jeune poitrine de Lestinn, tu ne crois pas ? »

 

Complètement abasourdi par ce qu’il était en train de vivre, d’expérimenter, Gouéno ne releva même pas l’affectueuse taquinerie de son grand-père et continua à jouir, les yeux toujours fermés, de cet instant magique et irréel.

 

Retenant tout l’orchestre dans un délicat pianissimo, le grand-père continua et, d’une voix devenue plus grave, plus affectueuse, plus intime, lui murmura ce que Gouéno n’oubliera jamais :

« Nous sommes en train de vivre ce que tous les hommes devraient apprendre à vivre : un échange, à travers nos corps, entre les forces de la terre et les forces du ciel, entre ce que l’on appelle les forces telluriques et les forces cosmiques. Je ne t’en dirai pas plus, car cela sort de mes connaissances, mais ce n’est pas parce que je ne sais pas bien tout expliquer que je ne dis que des bêtises ! Ce que je puis te dire, et ce que je sens au plus profond de moi, c’est que tu vas passer ta vie à cheminer dans ce sens, à chercher inlassablement à comprendre et à partager, à chercher ta propre lumière, scintillement particulier de la Lumière.

 

Tu vois, il y a toujours une chose qui me fascine dans la religion chrétienne, c’est la croix qui symbolise ce que nous vivons en ce moment, ce qui dépend de nous de continuer à vivre : un axe vertical qui relie la terre au ciel et un axe horizontal qui embrasse toute la nature et toute l’humanité. »

 

La pluie s’était arrêtée, mais l’orage grondait tout autour d’eux, ajoutant sa force, sa violence, son énergie, aux dires enfiévrés d’Antouènn.

« Tout n’est peut-être pas très clair pour toi, mais tu comprendras mieux un jour ce qu’il te faudra faire pour avancer sur ton chemin, vers ta lumière, celle qui servira à éclairer le chemin de ceux que tu croiseras. »

 

Un bref éclair immédiatement suivi d’un sec coup de tonnerre l’interrompit.

 

La chevelure illuminée par les derniers rayons solaires, le patriarche poursuivit, devenant de plus en plus étrange et obscur : « Ta sœur, Fonsinn, accouchera dans quelques années et dans des circonstances assez dramatiques d’une petite fille. Tu seras à ses côtés pour l’aider et elle lui donnera le nom de Bérécyntia. Il te reviendra de l’accompagner, à certains passages de gué, quand elle sera prête, comme je t’accompagne aujourd’hui. Rappelle-toi simplement tout ce que je t’ai dit ces derniers temps sur Ève, Brjitt et Marie. »

 

 

Il laissa tomber la main de son petit-fils, lui posa doucement, mais fermement sa paume sur son épaule et l’entraîna vers le chemin du retour. L’orage tournait tout autour d’eux. De grosses gouttes d’eau s’écrasaient tout autour d’eux sur les feuilles mortes, sur la pierre, sur les souches, véritable sabbat dansé par le Petit Peuple. À peine avaient-ils quitté la carrière que la foudre s’abattit sur la roche qui la surplombait. Le Ciel venait d’appliquer son sceau sur la Terre, à l’endroit même de cette fascinante initiation.

 

 

Ils reprirent le chemin vers la ferme et ne purent l’atteindre avant le déchaînement des éléments : ils arrivèrent trempés, mais sereins et rejoignirent le père, la mère et Fonsinn dans une salle commune écrasée par un lourd silence.



30/12/2020
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