Le calame des lutins, des elfes et des fées

Le calame des lutins, des elfes et des fées

Des chemins de traverse - 1e partie - chap 11 - Kergonan

L’action se passe en août 1934 en Bretagne : Kergonan et Carnac pour la visite, La Saudraie en famille (sud de Mauron, Ile-et-Vilaine) pour la réflexion sur la visite des alignements de Carnac.

Gounéo vient de terminer le cycle de philosophie du Grand Séminaire de Rennes.



Ainsi qu’il l’avait annoncé, Gouéno partit à bicyclette le samedi 4 août pour se rendre à l’abbaye Sainte-Anne de Kergonan. Le Père Supérieur du Grand Séminaire avait pris soin de prévenir le Père Abbé de l’arrivée de Gouéno, en lui adressant une longue lettre, dans laquelle il présentait le jeune homme, le souci qu’il avait de poursuivre ses recherches historiques. Et pour pouvoir progresser, était-il possible de lui faciliter l’accès à la bibliothèque du monastère ?

 

Gouéno fut accueilli par le Père hôtelier, lequel mit aussitôt à l’aise le jeune séminariste :

« Bienvenue chez nous, Gouéno. Viens avec moi, nous allons ranger ton vélo dans la grande remise là-bas. Une rapide visite de l’abbaye pour pouvoir te repérer et je t’emmène ensuite à l’hôtellerie pour déposer tes affaires dans ta chambre. Alors, tu viens pour faire des recherches historiques ?

— Oui et non : je viens en premier lieu pour faire une retraite et vivre avec vous tous la fête de l’Assomption. Cette fête me touche, car elle est marquée d’une empreinte très particulière et très intime : c’est le jour de l’Assomption, j’avais quatorze ans, que mon grand-père maternel a posé des mots forts, des mots incisifs, des mots interrogatifs sur mes réflexions désordonnées d’adolescent. C’est ce jour-là qu’est née ma volonté d’étudier les différents chemins arpentés par les hommes pour découvrir, approcher, respirer, chanter le mystère religieux.

— Sais-tu que nous sommes tout près des fameux alignements de Carnac ?

— Oui, bien sûr, et c’est aussi pour cela que je suis venu, car j’ai l’intuition que ces alignements symbolisent l’un de ces chemins. Et j’ai pu constater que le phénomène religieux, depuis ses origines, est sans doute lié à la mort, à une éventuelle et indicible vie au-delà de la mort. J’ai ainsi lu quelques documents consacrés à l’étude des alignements et il est vrai que je compte sur la richesse de votre bibliothèque pour approfondir mes connaissances sur ces mystérieuses rangées de pierres levées et de menhirs ; je compte également l’exploiter pour étayer ma réflexion sur l’origine des religions.

— Je te présenterai le Père responsable de notre fonds documentaire : il a une excellente vision de tout ce qui est ici disponible ; il t’accompagnera dans tes recherches ! »



L’abbaye Sainte-Anne de Kergonan est sise à un peu plus d’un kilomètre au nord-est de Plouharnel, au milieu d’une lande sauvage parsemée de quelques bois de pins. En grimpant sur la petite butte qui se trouve face à l’entrée du domaine monastique et sur laquelle est édifiée une croix en granite, on aperçoit toute la baie de Plouharnel, fermée à l’horizon par la presqu’île de Quiberon. L’abbaye est un curieux édifice de la toute fin du XIXe siècle, tout en hauteur et construit en L, d’architecture néoromane. L’austérité de ses murs est adoucie par la couleur miel et sel de mer des moellons de granite.

 

Un grand paquebot,

étirant ses lourds contreforts

vers un ciel de lumière émaillé de sombres nuages,

échoué là,

à une petite lieue de la mer,

ce miroir fugace de la vie et de la mort.



Gouéno décida de passer les premiers jours à se laisser imprégner par le calme profond qui régnait à l’abbaye, par le rythme régulier et apaisant des offices, cadencé par le ressac de l’océan, par toute cette exhalaison spirituelle, source rafraîchissante d’ouverture à un autre monde. Et, comme lors de la retraite d’entrée au Grand Séminaire, il se laissa submerger par la houle calme et puissante d’une énergie intérieure, irradiant paix profonde et joie intense.



(… Deux semaines plus tard, Gouéno, de retour en famille, est pressé de questions sur son séjour au royaume des pierres levées...)



Touanètt interpella vivement Gouéno :

« Tu nous as beaucoup parlé de ce religieux, mais il y a une chose qui m’intrigue : quel rapport avec ces fameux alignements de pierre ? Est-ce que tu as réussi à trouver une explication à cette édification un peu étrange ?

— Je laisserai Pépé répondre au sujet de l’origine des alignements : le peu de connaissances que j’ai sur ces sujets lui est totalement redevable ! Je proposerai ensuite à ta réflexion le lien que j’ai établi entre Dom Henri Le Saux et les alignements de Carnac.

— Je pense, Gouéno, que tu as plus que dépassé mes connaissances ! J’en suis heureux et j’en suis fier ! Mais puisque tu me chatouilles sur ce sujet que j’aime bien, je souhaite juste rappeler que les alignements de Carnac datent sans doute d’une époque se situant environ 3 à 4 000 ans avant Jésus-Christ. Il en est de même de tous les menhirs, dolmens, cromlechs et autres pierres levées, pierres couchées. Cette hypothèse n’a été que récemment émise, il y a moins d’un siècle. Longtemps ont prévalu d’autres interprétations dont une certifiant que les mégalithes auraient été érigés par les Celtes, peuplade dont l’expansion en Europe date seulement de trois siècles avant Jésus-Christ.

« Autre exemple moins connu que Carnac, mais beaucoup plus proche de nous et que vous connaissez tous : la Pierre Longue d’Iffendic ; jusqu’au milieu du XIXe siècle, tous les spécialistes la baptisaient à l’eau de source celtique ! Et je ne parle pas de la récupération chrétienne qui en a été faite au moment de la légende arthurienne ! Eh bien, Gouéno, que réponds-tu à Touanètt ?

— J’ai consacré une journée entière à la découverte de cet extraordinaire site mégalithique. Le « départ » ouest des alignements se situe en bordure du hameau du Ménec, à mille cinq cents mètres environ de l’abbaye. En fait, le chemin pour y aller n’est pas vraiment direct ! »



 

Partant de bonne heure le matin, un bon casse-croûte dans son havresac, son fidèle bâton à la main, Gouéno évita tout d’abord l’abbaye des moniales par le nord et l’est et prit ensuite plein sud pour rejoindre Ménec. Sans plus attendre — il lui avait fallu trois quarts d’heure pour parvenir au hameau —, le jeune homme s’incrusta, à petite allure, l’œil vif et l’esprit très concentré, dans ces mystérieux alignements de pierres levées, observant au passage quelques menhirs plus imposants érigés çà et là. Arrivé à l’extrémité nord-est des alignements de Kermario, il jugea en avoir vu assez, fit demi-tour et s’arrêta pour se restaurer à l’ombre du dolmen de Kermario. Il mastiqua lentement le morceau de pain accompagné d’un fromage de brebis, puis s’allongea à même la terre sous la dalle de la chambre funéraire du dolmen. Un trouble étrange avait envahi tout son être : il se sentait tout à la fois écrasé par les dimensions colossales de ces alignements et happé par une sorte d’attirance mystérieuse vers un horizon intérieur qu’il ne pouvait discerner.

 

L’univers entier circulant dans ses veines,

l’infini enclos dans la finitude de son corps.

 

Il se saisit du petit carnet qu’il avait fourré dans son sac et écrivit fébrilement ces quelques mots :

 

Dans le vide sans frontières

d’un être aveugle

retentit

la silencieuse exaltation

d’une sensibilité

exacerbée

secret effroi

devant un horizon

qui résonne indéfiniment.

 

Puis il s’endormit, bercé par l’étrange son aigrelet d’une petite corne…

 

Le heurt des sabots d’une petite jument frappant le pavé de la route qui longeait les mégalithes résonna douloureusement sous la voûte du dolmen et le tira de son sommeil. Il mit du temps à sortir de sa léthargie et à se rappeler ce qu’il faisait là, dans une tombe. Le soleil était encore très haut dans le ciel, il n’avait pas dû dormir longtemps. Le trouble qui l’avait saisi avant sa petite sieste se transforma peu à peu en excitation, l’excitation de celui qui entrevoit une réponse à l’ultime question : quel est le sens de ces constructions ? Observant l’orientation des alignements, il eut brusquement l’intuition d’une relation de leur direction générale avec une position particulière du soleil et, pour être plus précis, du soleil levant. Il reprit son bâton et revint vers Ménec. Tous les menhirs étaient de forme oblongue et aplatie, comme d’énormes tables plantées sur leur tranche. Chacun était orienté dans le sens de l’orientation des alignements. Il nota quatre exceptions — il y en avait peut-être d’autres — : le menhir et le dolmen de Kermario, un menhir situé vers le milieu des alignements du Ménec et une grande pierre plate couchée, telle une table sans pieds, au début des alignements du Ménec. Il poursuivit son chemin jusqu’au musée de la préhistoire, à Carnac.

 

 

Touanètt interrompit le récit de Gouéno :

« C’est là que tu as trouvé la réponse à tes questions ?

— Pas tout à fait, mais j’ai réussi à vérifier certains éléments. J’ai demandé s’il y avait une carte d’état-major sur laquelle devait figurer l’ensemble des alignements et j’ai été frappé de constater ce dont j’avais eu l’intuition lors de ma promenade : tous les alignements semblent suivre une même direction générale sud-ouest nord-est. Par chance, j’ai pu disposer d’un calque végétal sur lequel j’ai tracé une bande d’environ deux cent cinquante mètres de large, à l’échelle, en partant du Ménec, vers Kermario. Cette bande rectiligne englobe la quasi-totalité des alignements que j’ai parcourus : j’en ai relevé un azimut d’approximativement 64° nord. De retour à l’abbaye et en y consultant les ouvrages d’astronomie, j’ai constaté, que cet azimut de 64° nord correspondait d’une part à celui de la position du soleil à son lever lors du solstice d’été et, d’autre part, à l’orientation de la Voie Lactée à quatre heures du matin durant le mois de juin ! Toujours au musée, j’ai appris l’existence d’un important tumulus dit de Saint-Michel ; une chapelle dédiée à cet archange a été édifiée sur le sommet de cette petite colline de pierres située à proximité des alignements, au sud. D’après les fouilles réalisées à la fin du XIXe siècle, cette construction daterait d’environ six mille ans ! À noter que nous sommes en présence d’une belle récupération d’un site mégalithique par le christianisme… mais ce n’est pas pour cette remarque que je vous cite cet exemple : il se trouve que l’axe principal de ce tumulus est parallèle à l’axe principal des alignements. Les fouilles dont je viens de parler semblent révéler qu’il s’agit d’un monument funéraire, lequel domine les alignements. Existe-t-il un lien direct entre les deux ensembles ? Je ne saurais le dire et toutes les hypothèses émises par les différents chercheurs depuis un peu plus d’une centaine d’années n’éclairent guère notre lanterne. »

 

Batiss se leva de table, sortit et revint aussitôt. Il proposa :

« Si nous allions dehors boire une tisane ou un digestif ? L’orage s’est éloigné. Il a dû pleuvoir non loin d’ici, car l’air s’est un peu rafraîchi et il fait bon maintenant.

— Très bonne idée, Papa ! Je suggère qu’auparavant, nous débarrassions la table et fassions la vaisselle. Qu’en penses-tu, Maman ?

— Merci Touanètt, cela ira plus vite comme ça : je plonge, tu rinces et vous autres, vous essuyez. Batiss sait où tout ranger. Pendant ce temps, Gouéno, tu peux continuer à expliquer ce que tu disais ? C’est vraiment passionnant et tu as l’art de piquer ma curiosité !

— Merci Ânn, cela me touche beaucoup. Pour reprendre le sujet, je demeure fasciné par une certaine vision architecturale située à la fois dans le temps, rapprochement avec les temps de la nature tels que les solstices, les équinoxes, et dans l’espace, constructions rigoureusement assemblées, orientées, dessinées. »

Louizètt l’interrompit :

« Comment ont-ils fait pour déplacer et assembler toutes ces pierres ?

— Je ne sais pas, Maman, cela demeure un mystère que personne n’a réussi à élucider. Je vous invite à essayer d’imaginer l’énergie physique et intellectuelle qu’ont dû déployer ces ancêtres très éloignés de nous et durant des années et des années. Il ne fait aucun doute que toutes ces constructions ont été réalisées en des lieux très énergétiques, n’est-ce pas Pépé ?

— Certes, mais ceci ne répond pas à la remarque de Louizètt !

— C’est vrai, mais là n’est pas, à mon avis, la question essentielle et je reste sous l’emprise d’une interrogation suscitée par la proximité du tumulus mortuaire de “Saint-Michelˮ : peut-on dire que tous les monuments mégalithiques ont une quelconque signification religieuse, voire mortuaire ? Ce qui revient à se demander si la question religieuse n’est pas au centre de toute vie humaine depuis au moins 4 000 avant Jésus-Christ, donc bien avant l’histoire racontée par la Bible. Et si c’est le cas, je suis fort curieux de comprendre en quoi le message biblique repose sur des croyances et des mythologies plus anciennes. Comment s’est réalisée l’adaptation de ces systèmes religieux au message de l’Ancien Testament ? Quelle est l’origine du Dieu d’Abraham, comment les rédacteurs de la Bible ont-ils adapté les croyances des peuples qu’ils ont été amenés à côtoyer ? »



Gouéno se tut un long moment, perdu dans ses pensées.



« Mais tu n’as toujours pas livré ton interprétation des alignements de Carnac !  s’écrièrent simultanément Batiss et Ânn.

— Oui, en effet, je n’ai toujours pas répondu à cette deuxième question de Touanètt. À vrai dire, je n’ai rien de sûr à vous proposer. J’ai passé beaucoup de temps à chercher sans succès, tant les analyses sont nombreuses et divergentes, parfois même incohérentes. Alors, sans cesser mes recherches, je caresse une idée qui me séduit beaucoup et qui n’a pas plus de fondement que d’autres idées. Cette intuition s’apparente à une démarche de foi en quelque chose de toujours inaccessible : ces alignements pourraient symboliser un chemin rectiligne, une route à parcourir pour découvrir un monde, le monde de la lumière, de la vie, un chemin ordonné à la naissance du jour le plus long, au solstice d’été. Une sorte de chemin de pleine lumière.

— Tu sembles donc donner une interprétation métaphysique aux alignements de Carnac ?

— Oui et non ! Non, car ma démarche est encadrée par une recherche purement rationnelle sur la matière, l’esprit, la nature de la connaissance, sur la liberté, sur la vérité. Et oui, je me sers de la métaphysique pour étayer mon intuition fondamentale qui est d’ordre spirituel : l’intuition d’une lumière au-delà de la raison. Mais ce chemin vers la lumière est totalement déconcertant : plus je progresse, plus la lumière s’éloigne en un inaccessible rêve… Attention, il ne s’agit que d’une réflexion personnelle : ce n’est donc qu’une hypothèse et cela me sert de prétexte à méditation. Chacun est libre d’y adhérer ou non. Ce chemin vers une lumière, vers un autre monde, pourrait, je dis bien pourrait, évoquer la quête d’une connaissance absolue, une connaissance absolue qui serait l’apanage de Dieu ; et les alignements de Carnac — tout comme la démarche de Dom Henri Le Saux — pourraient représenter cette longue marche vers la connaissance. N’est-ce pas là une autre représentation du mythe d’Adam et Ève, de celui de Prométhée et Pandore ? Ève a conclu un pacte avec Lucifer pour accéder à la connaissance ; Prométhée a volé aux dieux le feu et la connaissance ; Pandore a voulu savoir, elle a laissé s’échapper et se répandre sur toute la terre tous les maux de sa jarre. Sans oublier Faust qui a signé avec Méphistophélès pour toujours rester jeune et aller encore plus loin dans la connaissance…

 

 

Tous ont été châtiés. Pourquoi ?

La quête du savoir mène-t-elle à la damnation ?

Je n’ai pas de réponse !

Et je cherche…

 

Et je sais que Pandore a refermé la jarre…

Et je sais que l’espérance y est restée…

 

Qu’est-ce à dire ?

L’espérance à tout jamais enfermée, inaccessible ?

Je n’ai pas de réponse !

Et je cherche… en un chemin erratique… »

 

Alignements de Carnac - 2010-08-13

Alignements de Carnac - 2010-08-13

Photo M2LT

 

 


16/02/2021
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Soleils et Enfers - Prologue-chap 1 - Sous le chêne

Une introduction quelque peu féérique au 2e volume de Bérécyntia, "Soleils et Enfers" : ci-desssous l'intégralité du 1er chapitre. L'action se déroule sur le plateau des Landelles, à proximité de la tombe de Merlin, à l'orée nord de la forêt de Brocéliande,  le 5 septembre 1965.

 

 

Sous le chêne

 

 

« Eh ! Venez vite, j’ai une drôle d’histoire à vous raconter ! »

 

Tous se précipitèrent vers la plus grande des pierres rouges amoncelées dans la forêt de la Brousse Noire. L’air était doux et le soleil effleurait paisiblement le tapis de feuilles mortes, patiemment rassemblées pour nourrir les vénérables grands arbres. Sur le toit oblique du principal dolmen, quelques-uns s’amusèrent à glisser sur la mousse légèrement humide.

 

« Allons un peu de calme et écoutez-moi ! »

 

Ils dessinèrent un cercle parfait, un véritable rond de sorcière, autour du menhir schisteux sur lequel trônait le patriarche.

 

« Je viens de vivre quelque chose de très amusant ! Je surveillais la petite troupe de chèvres, vous savez, celles qui se chargent de nettoyer les haies vives sur le plateau des Landelles : je ne voulais pas qu’elles aillent déranger Merlin notre Maître. Et, tout d’un coup, j’ai vu arriver un humain…

— Un humain !

— Oui, un humain ! Mais n’ayez crainte, il semblait plutôt paisible. J’ai même cru déceler, au plus profond de ses noires prunelles, une tendresse un peu triste mêlée à une pointe de curiosité enfantine. Il est venu, tranquillement, les yeux tout en mobilité comme s’il cherchait quelque chose ou quelqu’un ; après un long tour d’horizon, il s’est rapidement dirigé vers le grand chêne, vous savez, celui au pied duquel se sont souvent assis Antouènn et son petit-fils Gouéno.

 

Ce qui m’a rassuré, outre la douceur éveillée de sa physionomie, c’est qu’il a semblé reconnaître le vieil arbre. J’ai même entendu son souffle exhaler un nom qui nous est presque un sésame : Antouènn ! Et c’est à ce moment que j’ai compris qui il était…

 

Rappelez-vous ce que je vous ai raconté maintes et maintes fois, lors de nos sarabandes autour du feu ou dans notre grande et belle agora souterraine : les humains ne savent plus se rassembler pour vivre ensemble, ne savent plus s’arrêter pour se raconter les vies et les morts, les mariages et les naissances, les travaux et les plaisirs, les aventures et les mésaventures, les rencontres et les séparations. Ils ne savent plus réfléchir ensemble, ils ne savent plus faire ce que nous faisons en ce moment même…

 

— Mais comment font-ils alors ?

— Eh bien, certains ont inventé un nouveau système, parce qu’ils avaient plus envie de parler que les autres ; peut-être avaient-ils plus de choses à dire ; ou alors, ils avaient besoin de savoir ce que pensaient les autres. Quelques-uns se sont mis à dessiner sur de grandes bandes de papier ce qui chatouillait leur esprit… ils auraient mieux fait de le dire ! Pendant que ceux-ci écrivaient, d’autres s’emparaient de leurs bandes, les mettaient dans de belles machines bien huilées puis, après un long processus, posaient le résultat, des livres, sur de grands établis ; ces livres étaient vendus à qui en voulait.

 

Cette invention, je l’ai vue se mettre en œuvre durant mon adolescence et c’est grâce à elle que j’ai appris à lire. Bien sûr, les livres sont grands pour nous, mais il ne nous est pas difficile d’aller en chiper quelques exemplaires dans leurs maisons, de tourner les pages et de découvrir ce qui y est écrit !

— Mais quel rapport avec cet humain dont tu parlais juste avant ?

— Eh bien, celui que je venais de reconnaître était l’un de ceux qui avaient beaucoup de choses à dire : c’est lui qui a raconté la vie d’Antouènn, de Gouéno et des autres humains. Et j’ai lu son livre dont le titre était, je m’en souviens très bien, “Des chemins de traverse”. Intéressant, mais il manquait malheureusement un élément essentiel à la bonne compréhension des histoires : Michel (c’est son nom) ne connaît pas le monde des Petites Créatures, malgré quelques allusions çà et là distillées sans doute pour produire un effet littéraire ; il ne nous connaît pas et c’est une terrible limite à la compréhension de ce qu’il a décrit. J’ai l’impression qu’il n’a pas compris grand-chose à tout ce qu’il a écrit ! C’est pour cela que j’ai décidé d’agir : l’occasion était trop belle !

 

Michel semblait très fatigué et s’est allongé au pied de notre cher grand feuillu. Il n’a pas tardé à s’assoupir et je me suis lentement approché…

— Mais tu es fou ! Qui te dit que ce n’est pas un de ces corbeaux de malheur ? ou un de ces industriels apprentis sorciers ? Ces deux bonnets blancs de la race humaine, imbus de leur foi ou de leur raison ?

— Ce que j’ai lu de lui me donnait totalement confiance. Après m’être assuré qu’il était bel et bien endormi, grâce à l’effet de ma potion préférée, je me suis assis à côté de son oreille gauche, celle du cœur et je l’ai enseigné. Je l’ai éveillé au monde des petites créatures, ce monde ancré dans la nature, cette Nature, véritable épousée d’Antouènn.



J’ai repris le thème principal de la mélopée à trois voix que nous avions fredonnée au même endroit, toujours au pied du chêne, lors de la cérémonie initiatrice de Gouéno : il a ainsi appris à comprendre, à embrasser, à se fondre dans le Tout de la Nature, dans la Création, dans notre Être à tous.

 

Je lui ai appris à relire l’histoire d’Antouènn, de Ludovic, de Gouéno, de Fonsinn, de Lestinn, de Patrick. Et je lui ai appris ce qu’il ne savait pas encore. »



 



« Écoute, Michel, écoute ce que j’ai à te dire et fais bien attention : je ne le répéterai pas ! Le sommeil qui t’a saisi n’est pas seulement lié à ta fatigue. La fiole que j’ai présentée à ton nez, dès que tu t’es assoupi, maintiendra tes yeux clos et annihilera tout désir de bouger. Tu ne peux qu’entendre et respirer.

Je suis le patriarche des Kornikaned, lutines et lutins de la Brousse Noire. Notre domaine couvre tout le territoire de Brocéliande.

 

Nous avons la charge, par dame Nature, de maintenir l’énergie vivace sur ce vaste domaine,

celle des pierres couchées et levées,

celle des fontaines et des sources,

celle des grands arbres et des grottes,

même celle des constructions humaines dès lors qu’elles ont été édifiées correctement.

 

C’est parce que j’ai lu ton livre que j’ai décidé de profiter de ta présence pour t’initier à la nôtre.

 

Tu ne pourras retourner à ta vie d’humain que lorsque je l’aurai décidé. L’antidote que je te ferai inhaler ne prendra effet qu’après mon départ.

 

Tu ne me verras jamais.

 

Tu ne nous verras jamais.

 

Tu ne sauras jamais, avec certitude, si j’existe, si nous existons, nous les créatures du Petit Peuple.



Une rencontre ?



Un rêve ?



Une imagination débridée ?



Moi, je sais. Toi, tu devras décider...



Je te laisserai toutefois un indice : une modeste blende, cadeau d’un Petit Mineur de Pont-Péan. Je l’ai déposée, à ton intention, derrière ce chêne qui abrite tes songes. À ton réveil, il te suffira d’en faire le tour et de la ramasser… Et tu te poseras éternellement la question : Pourquoi ai-je fait le tour de l’arbre et pourquoi ai-je cherché au sol une petite pierre ?”.

 

Tu te souviendras de moi, ou du moins de ma voix.

 

Mais tu ne sauras jamais si tu n’en as pas rêvé la sonorité !

 

Tu ne sauras jamais si c’est moi qui ai posé ce petit caillou ou s’il est tombé de la poche d’Antouènn !

 

Je ne cite pas Antouènn au hasard : il aimait les pierres et savait s’imprégner de leurs énergies. Et tu sais très bien qu’il venait souvent ici.

 

Chaque fois que tes doigts caresseront cette blende,

chaque fois que sa douce lumière effleurera ton regard,

tu te diras : “et si c’était vrai !”

Et tu continueras à chercher la vérité !

Et plus tu chercheras,

plus tu nous connaîtras,

plus tu te diras :

“et si c’était vrai !”



Parfois, quand tu seras perdu, quand tu ne sauras plus auquel de tes saints te vouer, ceux du ciel ou ceux de ton esprit, tes doigts iront la caresser, tout au fond de la poche de ton pantalon, tes doigts iront effleurer la rugosité de son toucher, ton être ira quêter son énergie.

Et tu penseras à nous !

 

Même si, un jour, tu la jettes, excédé, au loin de toi, elle te poursuivra, car elle est dans ta tête, dans ton regard, dans le creux de ta paume. Alors, garde-la !



Désormais, tu ne regarderas plus comme avant les Pierres Couchées, les Ronds de Danse, les Racines des grands Arbres, les Trous de Mulot, tu n’entendras plus comme avant les mélodies de la Nuit, le chuintement des Chouettes, le frôlement rapide des Chauves-souris, le bruissement des Êtres Nocturnes.

Les hommes d’Église, autrefois, ont détruit notre vie dans celle des humains. Mais ce n’est pas parce que nous sommes morts en eux que nous ne vivons plus : nous sommes toujours là, invisibles, facétieux, souvent plus redoutables qu’avant, car rejetés.

 

Aujourd’hui, les hommes de raison, les scientifiques ainsi que vous les appelez, tentent à leur tour de détruire notre vie.

 

Mais, comme le sera la blende que je te confie, nous sommes toujours là.

 

Nous sommes là, car nous faisons partie de la Création, de la Nature.



Et nous resterons là pour tenter de sauver notre habitat, nos ressources, notre vie, notre Être.



Nous sommes la Nature.

Nous sommes cet Être que vous, les humains, voulez dominer, modeler, exploiter, asservir, au mépris de sa vie, au mépris de la nôtre et, comble de votre bêtise, au mépris de la vôtre !



J’ai une idée : je sais que tu vas reprendre ta plume pour écrire la suite. Alors, si tu veux bien, je serai à ta disposition pour approfondir tout ce que je viens de te dire : il te suffira de prendre la petite blende entre tes deux paumes et de souffler délicatement dessus. Tu seras peut-être étonné, voire déconcerté, par le résultat, mais il y aura toujours une réponse de la part du Petit Peuple.



En attendant, je te laisse décrire les évènements qui se sont déroulés ici, dans la contrée, depuis la fin de votre dernier carnage.



Euh… dernier carnage ? J’en doute… »


01/02/2021
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Publier des extraits d'une oeuvre ?

Chers lecteurs, amis ou inconnus,



Cela fait un mois que je publie sur ce site quelques extraits de mon premier roman : « Des chemins de traverse », quinze extraits au total.

J’ai réalisé ce petit travail à la demande d’un ami sur Facebook, un photographe-poète (ou un poète-photographe) de grand talent.



Travail quelque peu ingrat : « sortir » un court passage (court pour ne pas décourager le lecteur et pour respecter le rythme rapide des lectures sur les médias sociaux) qui, tout à la fois, suscite le plaisir de la découverte, ne dévoile rien d’important, charme l’imagination, stimule la réflexion… Je ne suis pas tout à fait sûr que le jeu en vaille la chandelle : c’est à vous de me le dire !

Je ne publierai plus d’extraits de ce roman, pour ne pas risquer d’en affadir la trame romanesque. En attendant son éventuelle édition !



Merci, un grand merci à vous tous d’avoir consacré un peu de votre temps à parcourir mes errances scripturaires et, pour certains, d’y avoir été de vos commentaires toujours appréciés !


31/01/2021
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Des chemins de traverse - 2e partie-chap 7 - Ludovic-3

En baie de Somme (3) : comment sortir de la chrysalide ?

 



Quelques semaines plus tard, toujours basé au Crotoy :

 

 

 

Le printemps commençait à signaler, de-ci de-là, son arrivée — un soleil un peu plus chaud, crocus et perce-neige déjà en train de passer leur chemin, jonquilles dans les jardins, bourgeons à la panse luisante, prêts à éclater…

 

Un désir irrépressible de solitude m’envahit à tel point que je déposai une demande de permission, pour deux jours.





Départ du Crotoy en autorail le samedi matin vers huit heures pour Saint-Valéry-sur-Somme, en faisant le tour par le fond de la baie de Somme, via Noyelles-sur-Mer. La vieille voie ferrée est construite sur une espèce de digue qui traverse ce que je croyais être des marécages où l’on pouvait apercevoir des moutons en train de paître tranquillement. Préoccupé par tout ce qui me faisait réfléchir, je ne fis que regarder distraitement le paysage ; et pourtant, la baie de Somme est vraiment un endroit magnifique !

 

Arrivée à Saint-Valéry-sur-Somme.

 

Réserver une chambre chez un habitant dont l’adresse m’avait été donnée par le gérant du mess des sous-officiers.

 

Départ à pied, destination la pointe du Hourdel, de quoi manger et boire dans mon petit sac à dos.

 

Un léger vent du sud-ouest adoucissait la température et bousculait paisiblement les nombreux petits cumulus dont la blancheur éclatante rehaussait le bleu profond de l’azur.

 

Environ 500 mètres après la sortie de Saint-Valéry-sur-Somme, j’attaque sur la droite un chemin qui court sur la digue de la Gaieté. Le paysage est tout à fait extraordinaire : à mes pieds, à droite et en contrebas de la digue, s’étire une large bande de terres herbeuses déchirées par de multiples petites étendues d’eau boueuse reflétant un ciel pastellé ; une vaste superficie d’environ 300 mètres de profondeur sur 5 km de longueur entre le Cap Hornu et Le Hourdel.

 

Sur la carte d’État-major, cette espèce de lande marécageuse était baptisée du nom de Mollières, espace prodigieux où se mêlent et le ciel et la mer et la terre, délicate mélopée de teintes grisées, verdâtres, bistrées. J’appris à mon retour, de la bouche de mon hôte, qu’il s’agit d’une des caractéristiques géologiques de la Baie de Somme, arène d’un combat indéfectible entre la mer et la terre.

 

Un nombreux troupeau de moutons pâturait allègrement l’herbe abondante de cette vaste étendue de prés salés…

 

Souvenir furtif — mais acide et brûlant — de mes moutons, au Buisson !

 

Je ne pouvais qu’être saisi par la beauté paisible et fraîche de ce paysage… qui s’accordait à merveille avec le rythme régulier et monotone de mes pas…

Cadencement des pas, souvent ponctué du cri stridulant des mouettes.

Cadencement des pensées, souvent perturbé par le tumulte intérieur.

Et le cadencement l’emporte peu à peu sur le tumulte.

 

Là-bas, à l’horizon des mollières, la mer et la terre se mélangent, se séparent, se mélangent à nouveau pour à nouveau se séparer au gré des marées.



Estran de la baie de Somme, estran de mon être, théâtre d’un conflit permanent entre une volonté de domination trop affirmée et une sensibilité complètement refoulée.

 

En contemplant le labeur de la mer et de la terre et du soleil, je perçois,

brusquement,

 

comme une évidence,

 

que le conflit n’est pas réellement un conflit : les mollières, résultante apaisée du flux et du reflux des eaux sur les terres de l’estran.

 

Mais combien de temps pour arriver à une résolution harmonieuse de cette discordance ? Le temps des mollières n’est pas le temps de Ludovic !

 

En arrivant à la pointe du Hourdel, le paysage majestueux et tranquille de la baie de Somme a produit l’effet escompté et j’aborde, serein, le grandiose et houleux spectacle de la Manche. Je mange rapidement puis reprends la marche vers Cayeux-sur-Mer, direction sud-ouest, par la Route Blanche.

 

Le temps est en train de changer, de gros et lourds nuages cavalent sur une mer devenue grosse et ternissent peu à peu la lumière bleu et or qui inondait de sa douce chaleur printanière la mer, les dunes, les mollières, les villages, la Somme, la flore, la faune.

 

Le tumulte des rouleaux submerge mon être…

 

Le combat n’est pas fini.

 

Je ne suis pas encore une mollière, juste un estran.

 

Le chemin risque d’être long et fastidieux.

 

Je reviens rapidement à Saint-Valéry et, dépité, je me dispose à reprendre en fin d’après-midi le train pour rentrer dans la routine de nos exercices militaires au Crotoy.

 

Je garde, amusé, le souvenir de ton regard interrogatif, Albin, quand tu m’as découvert attablé le soir au mess et je suis content que tu ne m’aies pas interrogé.

 

Et le temps passe vite… le 10 mai arrive et c’est le départ vers la guerre. La Belgique, le sud de la Hollande, le repli précipité vers la France.

 

Puis Valenciennes…

 

(la suite, mais pas la fin... ici)

 

 

 

Morio

Morio

 

 

Par Didier Descouens — Travail personnel, CC BY-SA 4.0


30/01/2021
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Des chemins de traverse - 2e partie-chap 7 - Ludovic-2

En baie de Somme (2) : chrysalide

 


(Suite de la publication "En baie de Somme (1)", tirée du Journal de Ludovic)

 

 

 

 

Je suis resté longtemps silencieux, partagé entre l’idée de foutre le camp, une curiosité insidieuse qui suggérait d’aller un peu plus loin et une espèce de satisfaction peu avouable d’être l’objet d’une telle attention. Le bruit des mastications, des déglutitions, les blagues lourdes et le rire épais des autres, l’atmosphère enfumée de la grande salle à manger, tout m’insupportait, tout participait du tumulte qui agitait mon esprit. Hébétude et rage.

 

À cet instant précis, j’ai perçu, puis entendu, puis écouté un étrange murmure, doux et paisible, immergeant tranquillement, perfidement, savamment, inexorablement mon être tout entier. Un bain de douce fraîcheur, une joie, oui une joie, timide, mais tenace — le sourire de Louizètt au tout début de notre rencontre.

 

 

« Partons d’ici et allons nous promener, je ne supporte pas cette ambiance ! »

 

 

Le temps était froid, il faisait nuit déjà. Nous suivîmes le bord de mer, vers le nord. La marée était haute. Sans réfléchir, j’obliquai brusquement à droite pour rejoindre le sommet d’une petite dune. Pour prendre de la hauteur ? Oui, sans doute...

 

Un léger souffle venu de nulle part venait lécher les oyats, bien ancrés sur la dune. La lune, à laquelle il manquait un croissant, mirait sa lumière blafarde et tremblante sur la houle noire, calme et majestueuse. Là-haut, très haut, très loin, la Voie Lactée martelait de ses sabots une longue voie romaine, pavée de mille et mille questions, vers je ne sais quel avenir, vers je ne sais quelle lumière.

 

 

Et l’obscurité régnait dans ma tête… et je ne savais plus où était l’étoile Polaire…

 

 

Retour sur le chemin de l’eau sombre et bruissante.

 

Chuchotis du ressac des questions ressassées.

 

« Rentrons, je suis las de tout cela ! »

 

À quelques centaines de mètres de notre baraquement, je lui posai la question qui déchirait ma tête :

 

« Pourquoi ne veux-tu pas répondre à mes interrogations ?

 

— Parce que ce n’est pas à moi de te fournir les réponses : il t’appartient, à toi et à toi seul, d’essayer de les trouver. Cela prendra le temps qu’il faudra, mais elles viendront de toi et non de mes élucubrations. Si les réponses venaient de moi, tu serais toujours partagé entre l’acceptation et le rejet, débat inutile.

Certes, tu pourras apporter de mauvaises explications, mais la vie se chargera de te le faire savoir ! Donc pas de réponses de ma part à ces questions…

 

— Bon, eh bien, il ne me reste plus qu’à essayer de réfléchir… mais j’ai besoin de temps. En tout cas, pas ce soir !

 

— Je te comprends ! Tu sais que je serai toujours là, à tes côtés. »

 

 

 

IMG_5060

Chrysalide

 

 

Par Pollinator, CC BY-SA 3.0




29/01/2021
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