Le calame des lutins, des elfes et des fées

Le calame des lutins, des elfes et des fées

Des chemins de traverse - 2e partie - Journal de Ludovic, cahier n°2 - une suite

L'estran

 

 

 

avril 1940 : en garnison au Crotoy, Ludovic, Albin et tous les autres attendent, attendent, attendent. Ils attendent la fin de la "drôle de guerre", ils attendent de partir, enfin, au combat pour contrecarrer une éventuelle invasion nazie. Un très proche et monstrueux maëlstrom, image à venir du maëlstrom qui ravage le mental de Ludovic, image à venir d'une révolution à venir. Afin d'essayer de discerner sa propre route à suivre, Ludovic profite d'une "perm" pour s'évader, seul, en baie de Somme...

 

 

 

 

Arrivée à Saint-Valéry-sur-Somme.

Réserver une chambre chez un habitant dont l’adresse m’avait été donnée par le gérant du mess des sous-officiers.

 

Départ à pied, destination la pointe du Hourdel, de quoi manger et boire dans mon petit sac à dos.

 

Un léger vent du sud-ouest adoucissait la température et bousculait paisiblement les nombreux petits cumulus dont la blancheur éclatante rehaussait le bleu profond de l’azur. Environ 500 mètres après la sortie de Saint-Valéry-sur-Somme, j’attaque sur la droite un chemin qui court sur la digue de la Gaieté. Le paysage est tout à fait extraordinaire : à mes pieds, à droite et en contrebas de la digue, s’étire une large bande de terres herbeuses déchirées par de multiples petites étendues d’eau boueuse reflétant un ciel pastellé ; une vaste superficie d’environ 300 mètres de profondeur sur 5 km de longueur entre le Cap Hornu et Le Hourdel.

 

Sur la carte d’État-major, cette espèce de lande marécageuse était baptisée du nom de Mollières, espace prodigieux où se mêlent et le ciel et la mer et la terre, délicate mélopée de teintes grisées, verdâtres, bistrées. J’appris à mon retour, de la bouche de mon hôte, qu’il s’agit d’une des caractéristiques géologiques de la Baie de Somme, arène d’un combat indéfectible entre la mer et la terre.

 

Un nombreux troupeau de moutons pâturait allègrement l’herbe abondante de cette vaste étendue de prés salés… Souvenir furtif — mais acide et brûlant — de mes moutons, au Buisson !

 

Je ne pouvais qu’être saisi par la beauté paisible et fraîche de ce paysage… qui s’accordait à merveille avec le rythme régulier et monotone de mes pas…

 

Cadencement des pas, souvent ponctué du cri stridulant des mouettes.

Cadencement des pensées, souvent perturbé par le tumulte intérieur.

Et le cadencement l’emporte peu à peu sur le tumulte.

Là-bas, à l’horizon des mollières, la mer et la terre se mélangent, se séparent, se mélangent à nouveau pour à nouveau se séparer au gré des marées.



Estran de la baie de Somme, estran de mon être, théâtre d’un conflit permanent entre une volonté de domination trop affirmée et une sensibilité complètement refoulée.

 

En contemplant le labeur de la mer et de la terre et du soleil, je perçois,

brusquement,

comme une évidence,

que le conflit n’est pas réellement un conflit : les mollières, résultante apaisée du flux et du reflux des eaux sur les terres de l’estran.

 

Mais combien de temps pour arriver à une résolution harmonieuse de cette discordance ? Le temps des mollières n’est pas le temps de Ludovic !

 

En arrivant à la pointe du Hourdel, le paysage majestueux et tranquille de la baie de Somme a produit l’effet escompté et j’aborde, serein, le grandiose et houleux spectacle de la Manche. Je mange rapidement puis reprends la marche vers Cayeux-sur-Mer, direction sud-ouest, par la Route Blanche.

 

Le temps est en train de changer, de gros et lourds nuages cavalent sur une mer devenue grosse et ternissent peu à peu la lumière bleu et or qui inondait de sa douce chaleur printanière la mer, les dunes, les mollières, les villages, la Somme, la flore, la faune.

 

Le tumulte des rouleaux submerge mon être…

Le combat n’est pas fini.

Je ne suis pas encore une mollière, juste un estran.

Le chemin risque d’être long et fastidieux.

 

Je reviens rapidement à Saint-Valéry et, dépité, je me dispose à reprendre en fin d’après-midi le train pour rentrer dans la routine de nos exercices militaires au Crotoy.

 

 

Je garde, amusé, le souvenir de ton regard interrogatif, Albin, quand tu m’as découvert attablé le soir au mess et je suis content que tu ne m’aies pas interrogé.

 

Et le temps passe vite… le 10 mai arrive et c’est le départ vers la guerre. La Belgique, le sud de la Hollande, le repli précipité vers la France.

 

Puis Valenciennes…


26/04/2021
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Des chemins de traverse - 2e partie - Journal de Ludovic, cahier n°2

Les grains de sable de la Voie Lactée

 

 

Le contexte : Ludovic, père de Gouéno, a été rappelé sous les drapeaux en septembre 1939. Suite à de nombreux déplacements de son unité d'affectation durant cette période ahurissante de la "drôle de guerre", il se trouve en garnison au Crotoy, en baie de Somme. Y rencontre celui qui deviendra son ami, Albin. Premier échange "musclé", autour d'une table un peu isolée du mess des sous-officiers et durant lequel Albin décrit calmement tout ce que la personnalité de Ludovic lui inspire... Les prémices d'une révolution intime...

 

 

 

Je suis resté longtemps silencieux, partagé entre l’idée de foutre le camp, une curiosité insidieuse qui suggérait d’aller un peu plus loin et une espèce de satisfaction peu avouable d’être l’objet d’une telle attention. Le bruit des mastications, des déglutitions, les blagues lourdes et le rire épais des autres, l’atmosphère enfumée de la grande salle à manger, tout m’insupportait, tout participait du tumulte qui agitait mon esprit. Hébétude et rage.

 

À cet instant précis, j’ai perçu, puis entendu, puis écouté un étrange murmure, doux et paisible, immergeant tranquillement, perfidement, savamment, inexorablement mon être tout entier. Un bain de douce fraîcheur, une joie, oui une joie, timide, mais tenace — le sourire de Louizètt au tout début de notre rencontre.

 

« Partons d’ici et allons nous promener, je ne supporte pas cette ambiance ! »

 

Le temps était froid, il faisait nuit déjà. Nous suivîmes le bord de mer, vers le nord. La marée était haute. Sans réfléchir, j’obliquai brusquement à droite pour rejoindre le sommet d’une petite dune. Pour prendre de la hauteur ? Oui, sans doute...

 

Un léger souffle venu de nulle part venait lécher les oyats, bien ancrés sur la dune. La lune, à laquelle il manquait un croissant, mirait sa lumière blafarde et tremblante sur la houle noire, calme et majestueuse. Là-haut, très haut, très loin, la Voie Lactée martelait de ses sabots une longue voie romaine, pavée de mille et mille questions, vers je ne sais quel avenir, vers je ne sais quelle lumière.

 

Et l’obscurité régnait dans ma tête… et je ne savais plus où était l’étoile Polaire…

 

Retour sur le chemin de l’eau sombre et bruissante.

 

Chuchotis du ressac des questions ressassées.


23/04/2021
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Déchirure sur un quai...

La gare









sur le quai

tout seul

tout nu



les bras ballants

le dos voûté





Entends-tu ?

nos corps crient leur déchirure

nos lèvres mordent leur solitude





Et nos mains abandonnées

Et nos regards dispersés



Et le soleil qui est blanc

et qui est froid





Et le vide qui se crée

et qui se creuse

Et tes yeux qui se creusent

et qui se cachent

et tes pleurs qui veulent me dire

ce que tu ne peux me dire

et tes pleurs qui peuvent me dire

ce que tu ne veux me dire



 

Et nos pensées enchaînées

  emmêlées

étouffées par nos corps qui s’appellent

griffées par nos mains qui se cherchent



 

Et nos pensées enchaînées

  emmêlées

qui dans un vaste tourbillon

jettent nos absences

sur une grève amère.

 

 

 

 

 

Michel de la Tharonne

16 décembre 1987


18/04/2021
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A propos d'une rose des sables...

Coup de coeur pour un échange sur un réseau social bien connu, que je me permets de restituer ci-dessous (samedi 10 avril 2021).

 

L'échange a déferlé à propos d'une magnifique photographie (ci-dessous) publiée par Jean-Luc Rollier, "Faiseur d'images, voleur d'instants" :

 

Capture d’écran 2021-04-10 à 16

Jean-luc Rollier - la Rose des Sables

 

 

Photographie partagée par Jean-Claude Jugan, un ami rencontré au détour des pages dudit réseau social. Poète, visionnaire, il propose régulièrement sa lecture, empreinte de sagesse et d'expériences, de notre période quelque peu chahutée.

 

Ce partage nous a permis d'échanger quelques embruns de nos sensibilités, griffées par une si belle photographie :

 

Merci à Jean-Luc Rollier ! Fin d'une histoire et prémices d'un poème, pourquoi pas ? D'où vient-elle ? On peut tout imaginer... Des blanches de Corfou que nous fredonnons tous à celle d'Ispahan dans leurs gaines de mousse...
 
Certes, Jean-Claude, reste à l'écrire !
 
Salut l'ami... J'ai quelque chose sur le sujet mais c'est un poème qui n'a jamais trouvé de chute qui me convienne... C'est peut-être l'occasion car cette rose des sables humides m'inspire...
 
Ah ! Écrire...
être sur la crête d'un rouleau argenté, violent, exaltant...
accepter, oui, accepter le défi, la plongée dans le bouillonnement,…
dans l'écume blanche et doucereuse d'un espoir pourtant vital
— mais parfois, mais souvent, mais toujours — vain ?
Réussir à, simplement, écrire , décrire, peindre, chanter, humer, caresser son émotion... si bien enfouie...
 
Plonge, Michel, plonge ! Tu as l'air de maitriser le sujet...
 
Jean-Claude Jugan
Je te renvoie la balle, bien cher Ami !

 

Je la saisis au bond et t'invite à en faire autant... Peu importe la forme, seul compte le produit fini ou si tu préfères... Qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse !
 
J'avoue avoir du mal à relever le défi...
Peut-être ? Peut, peut être ?
Je me souviens avoir balbutié quelques mots, à propos du cadavre de cet enfant immigré sur une plage turque, avoir crié — dans mon désert intérieur — un appel silencieux et vain vers la tendresse d'une rose des sables, humide et salée de toutes nos larmes...
A suivre !
 
Michel Poirot
Je te comprends... Ca ne s'improvise pas et je ne suis pas non plus certain d'honorer le contrat... Je l'ai tout de même noté sur mon cahier fourre-tout mais ça ne débouchera peut-être pas... Bonne soirée
 
 
J'espère de tout coeur que ni Jean-Luc Rollier, ni Jean-Claude Jugan ne m'en voudront d'avoir publié cet échange sur ce blog. Il me paraît significatif de ce qui peut se passer entre des êtres humains qui n'hésitent pas à partager leurs émotions sur un média social.
 
En conclusion — et pour en revenir à cette rose des sables — voici ce que m'avait alors inspiré l'enfant des sables, petite rose à jamais éteinte sur le sable mouillé d'une plage turque  :
 
 

La tendresse, la tendresse



Le flux de la tendresse qui étreint

tous les châteaux de sable

de tous les enfants du monde



Le reflux de la tendresse enivré de

tous les châteaux de sable

de tous les enfants du monde



La tendresse qui efface

une à une

toutes les blessures du sable



La tendresse qui illumine

tous les grains de sable

d’une tempête apaisée.

 

 

 

(poème écrit le 20 octobre 2016 - Michel de la Tharonne)


10/04/2021
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Sur la vieillesse

Je viens de publier deux articles sur ce blog ("Toute la musique que j'ai aimée... remastérisée en EPHAD" et "Le cinquantième livre - Pierre Marial - Éditions Victor H.".

 

Permettez-moi de les lier dans cet article, dont ils sont tirés :

 

 

 

Synchronicité ?

 

  1. J’ai terminé, hier soir, la lecture d’un magnifique roman : « Le cinquantième livre » de Pierre Martial (Éditions Victor H.)… J’y reviendrai.

  2. Je viens de visualiser un superbe documentaire proposé par Arte : « Toute la musique que j’ai aimée » (https://www.arte.tv/fr/videos/070804-000-A/toute-la-musique-que-j-ai-aimee/). Soixante-treize minutes de réflexion, de méditation sur la vie, sur la vieillesse, sur la mort et la renaissance, sur les maisons de retraite, sur la façon dont notre société « traite » les vieux. Profondément dramatique, profondément émouvant, profondément humain. Et alors ?



Que sont soixante-treize minutes dans la vie d’une personne ?

 

Partons sur une espérance de vie de 80 ans :

80x365 = 28 480 jours

28 480x24 = 683 520 heures

683 520 x 60 = 41 011 200 minutes

 

Donc 73 minutes représentent grosso-modo 0,00018 % de notre vie… c’est à dire une si légère broutille, à peine un souffle voilé, le très délicat souffle qu’exhale la poitrine d’un de nos vieillards soigneusement cantonnés dans une résidence pour personnes âgées ou une maison de retraite ou un établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes ou un établissement psychiatrique (en fonction de la pathologie décelée).



Et le lien entre les deux informations ?



La vieillesse, bien sûr. La passion, sous toutes ses formes : la musique, la peinture, la sculpture, la danse, la littérature.

 

Et, surtout, le lien social, le lien affectif, le pari sur l’autre, sur ce qui est tapis au fond de sa conscience, au tréfonds de son inconscience, le pari sur celui qui n’ose s’affirmer parce que les valeurs du jour ne correspondent pas à ses propres valeurs. L’être humain face aux multiples dictatures politiques, artistiques, philosophiques, spirituelles...

 

Ce lien social sans lequel l’art n’existe pas pas, ce lien social qu’exalte l’art, lui offre son sens, sa détermination, sa ténacité, sa rigueur, sa violence parfois, sa tendresse souvent, sa passion, sa générosité toujours.



« Le cinquantième livre » de Pierre Martial, aux Éditions Victor H.

Quelques soirées du pur bonheur !

Un style simple, dépouillé et, tout à la fois, chaleureux.

Un certain art de jouer avec les mots (« l’incertain certain de son destin », p 181 et «  lire des livres... lire délivre » p 194, entre autres) pour déclamer, sans pudeur, mais sans lourdeur, sa profession de foi : LIRE !

Le charme de Montmartre, des ruelles, des places, de l’architecture simple et populaire, l’évocation tendre et discrète des hauts lieux de ce haut lieu de Paris, les clins d’œil à tous ces artistes qui ont créé la réputation de Montmartre, clins d’œil insérés avec un talent inouï dans la trame dramaturgique du roman tissée dans la lumière de ce personnage si simple qu’est E.H. (Ernest Hemingway ? Non, tout bonnement Ernest Hérisson), libraire de son état, les lumières de sa vie, de sa passion, libraire passeur de passions (« Chaque année, des centaines de milliers de passionnées, de passionnés venaient s’y ressourcer, s’y enlivrer, s’y délivrer » p 41).

 

Pierre Martial a écrit un roman de passion, un roman simple et haletant, tendre et violent. Un roman poétique par son style, ses images, par la description de ses personnages, tant humains que non humains, par la simplicité directe de ses mots. Un roman poétique dans sa trame, dans son essence : le regard de l’écrivain est le regard d’un poète et son regard nous incite à porter le même regard poétique sur la vie.

 

Bien sûr, il y déploie une défense acharnée du LIVRE, du LIRE, bien sûr il y développe une apologétique radicale du rôle du libraire, et ce à quelques jours du premier confinement du printemps 2020 ! Mais surtout, et je n’hésite pas à me répéter, il magnifie le lien social créé par l’art, une certaine force spirituelle :

«  … Enfin les forces de l’esprit ».

Bien qu’athée, Ernest y croyait de toute son âme. Il lui semblait recevoir des « signes » de temps à autre. Il avait la certitude, à certains moments, d’être connecté avec tel ou tel écrivain disparu, célèbre ou méconnu, glorifié au Panthéon des Lettres ou injustement tombé dans l’oubli. Il lui semblait comprendre ce qu’il souhaitait, ce qu’il aurait aimé, ce qui lui ferait petit ou grand plaisir là où il était. 

Pierre Martial —Le cinquantième livre – Éditions Victor H. p 21.

 

Et cette force spirituelle serait à elle seule bien vaine… mais elle anime une communauté spirituelle à l’efficacité redoutable !

 

Profession de foi qui s’exprime de la façon la plus radicale dans le choix de l’éditeur, choix explicité par Pierre Martial dans la postface de ce premier roman (« Postface ou la singulière histoire d’un livre », p 375).


25/03/2021
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