Le calame des lutins, des elfes et des fées

Le calame des lutins, des elfes et des fées

Episode 4 – … une lune incertaine

 

« Chers amis, bonsoir ! Nous n’aurons malheureusement pas le plaisir de converser avec Michel, car il est alité depuis hier matin : il m’a dit avoir pris un vilain refroidissement en sortant, la nuit, pour aller contempler cet astre lunaire qu’il nous invitait à rencontrer, lors de notre dernière émission. Quelle ironie, sans méchanceté, aucune !

 

Michel n’a pas voulu demeurer en reste : il nous a adressé le petit texte suivant que je vais vous lire. »



« Vêtu d’un ample chandail de laine verdâtre enfilé sur une grossière chemise de coton bien rêche, affublé d’un vieux pantalon de velours côtelé marron, de grosses chaussures aux pieds, il était parti, ce soir-là d’un pas décidé. Il faisait nuit et la lune avait quitté, depuis longtemps déjà, le moelleux tiède de sa couche. Sa belle lumière blanche esquissait quelques pas de danse avec les arbustes déposés, çà et là, dans les prés bordant le chemin qu’il suivait, gaillardement.

Il avait brièvement remarqué un front gris, terne, globuleux, du côté ouest, mais n’avait d’yeux que pour le mystère de cet astre mélancolique. Les idées se bousculaient dans sa tête, les effluves de la nature caressaient ses narines et seul le hululement d’un vieux hibou accompagnait le bruit mat de ses souliers.

 

Oui, ça devait marcher, ce soir, il le sentait, il allait réussir à faire quelque chose de bien, d’original, de beau. Le sac, sur le dos, contenait tout le matériel nécessaire. Quelques années s’étaient écoulées depuis son premier essai, il avait recommencé de nombreuses fois et mesurait avec étonnement, et un soupçon de vanité, la distance parcourue depuis. Mais, depuis quelques mois déjà, plus rien, pas même l’envie de s’asseoir devant son ordinateur, devant une feuille de papier, ni même devant un méchant petit carré jaune qu’il aurait collé sur l’écran. Rien à faire.

 

Vide, muet, noir, sans goût, sans parfum, sans musique, sans caresse.

 

Tout restait extérieur, morne et sans aspérité.

 

Ce soir, cela allait changer, il le sentait de mieux en mieux. Ils allaient voir ce qu’ils allaient voir ! Il avait tant de choses à dire, tant à écrire. Il savait si bien faire chanter les phrases et danser les mots, travailler le rythme, les silences, harmoniser les mille vibrations de la vie pour en composer une mélodieuse cavatine. Déjà, les lettres se bousculaient dans sa tête, des expressions, des images, des sonorités. Tout allait très vite. L’imagination dévidait son fil d’Ariane et courait devant lui vers un labyrinthe de pensées, de sentiments, d’exaltations, d’envolées toutes plus lyriques les unes que les autres. Une progression rythmique insensée, une fantastique symphonie de couleurs, d’odeurs, de notes aériennes, graves ou heureuses, mélancoliques ou triomphantes. Toute la nature se mettait au diapason et suivait, de bonne grâce, la baguette du chef d’orchestre, lui, le Créateur, lui l’Écrivain !

 

Il marchait de plus en plus vite. Il en était venu à courir, à courir à en perdre haleine. Complètement essoufflé, incapable de faire un pas de plus, il s’était affalé dans le fossé. Il avait fermé les yeux, essayant de recouvrer une respiration normale. Tout s’était alors mis à tourner, violemment, en un infernal manège, tourbillon tempétueux. Le vent rugissait dans sa tête et sa tête était partie ailleurs…

 

Le froid l’avait brusquement empoigné et tiré de sa demi-léthargie. Il avait fini par dessiller son regard. La nuit était totalement noire, la lune avait disparu, engloutie par une masse nuageuse lourde et menaçante. Quelques gouttes, portées par la bise. La pluie, glaçante, envahissante et bruyante. Il avait alors compris que c’était fichu pour cette fois-ci, encore une fois ! Évaporées et dissoutes l’exaltation, l’imagination débordante, la frénésie des idées et des images, des sons et des parfums. Il était revenu chez lui, trempé. Il avait commencé par vider son sac : le papier mouillé était parti rejoindre le bal masqué des illusions dévoilées. Une sourde révolte avait allumé un feu de colère, de haine, de rancœur. Il allait et venait, hagard, les yeux exorbités, la lippe baveuse. Il arpentait méchamment la pièce, donnant des coups de pied rageurs dans tout ce qui se mettait en travers de sa route.

 

Le destin était contre lui.

 

Dieu, celui qui était mort depuis belle lurette, avait déchaîné ses vindictes assassines.

 

Il hurlait sa misère, il criait son impuissance.

 

Il pataugeait dans la boue décollée de ses brodequins. D’une longue glissade, était allé s’écraser contre le vieux bahut. Il était resté longtemps immobile à pleurer comme un imbécile, esprit vide d’un écrivain stérile. Au milieu de la nuit, il s’était relevé. La lune, dehors, brillait à nouveau. Il avait sèchement levé l’interrupteur et, sous la lumière crue qui inondait toute la pièce, il avait contemplé avec effroi le triste spectacle qui s’offrait à lui : la scène d’un véritable pugilat, chaises renversées, pots de terre brisés, plantes et terreau répandus sur le sol encore humide, traces de boues partout.

 

La corbeille à papier gisait, son contenu noir de terre, destruction de ses brouillons griffonnés et chiffonnés.

 

Alors, il avait éprouvé une grande lassitude et une grande peur. Peu à peu et lourdement, il avait tout remis en ordre, tout nettoyé, tout lavé. Il avait jeté toutes les feuilles écrites et maculées dans le foyer de la cheminée. Il avait ajouté des brindilles, des rameaux et quelques rondins. Il avait mis le feu. Il s’était déshabillé, avait pris une douche. Propre et sec, chaudement vêtu, il s’était préparé un café.

 

Il s’était attablé, sa tasse de café fumante à portée de main, son dos exposé au doux crépitement du feu. Il avait sorti un bloc de feuilles blanches, un crayon de bois.

 

Et s’était mis à écrire sous une lune devenue incertaine… »



 

François reposa le manuscrit sur la table basse et conclut son émission :

« Je n’ai rien à dire de plus et vous laisse méditer sur ce texte, dont vous trouverez une copie sur notre site. Je vous souhaite une excellente soirée, pleine de rêves audacieux ! ».



19/04/2020
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