Le calame des lutins, des elfes et des fées

Le calame des lutins, des elfes et des fées

Épisode 2 — Une montagne à gravir

 

 

Une bâtisse du tout début du XXe siècle, architecture très classique, très symétrique, sans grande personnalité, sans ce je ne sais quoi qui fait que l’on regarde plus en détail.

 

Un jardin étroit, encadré d’un côté par une petite construction industrielle carrée, tout en béton, un toit de fausses ardoises, grises et moussues, de l’autre par un cabanon de la pire espèce, parois gris-vert en polypropylène et toit jaunâtre de même nature. Au bout de cette erreur humaine, un chêne, un grand chêne, à l’origine deux chênes soudés à la base, un vieux couple résistant et fidèle. Un seul a survécu à l’incendie meurtrier. Il panse ses plaies, à l’an l’an, vaillamment, patiemment et répand son ombre apaisée sur cet étroit jardin.

 

L’énergie est perceptible en ce début de printemps, nous sommes le 8 avril 2020, après 20 heures, et le chêne, définitivement amputé de sa sœur, de son frère, exprime toute la vigueur de ses jeunes bourgeons vert tendre.

 

Dans son vieux fauteuil en osier, Michel est assis, face au vénérable feuillu. Il semble se nourrir de toute cette sève montante, de tout ce jaillissement de vie ; il semble boire à grands traits tous les accords graves et veloutés de la gigantesque contrebasse plantée là au bout de l’horrible cabanon.

Sur la table, à côté de lui, un ordinateur portable. Le fond de l’air est doux, très doux. Pas un souffle pour faire vaciller les bougies qui illuminent son regard et creusent un peu plus les traits de son visage.

 

Des ses oreilles pendent deux filins blancs, accrochés à l’ordinateur, fragile amarrage au quai impitoyable de la « civilisation ».

 

Il ferme ses yeux, hume avec délicatesse les effluves printaniers et murmure dans le micro noyé dans sa barbe :

 

« Bonsoir François !

 

— Bonsoir, Michel, je suis ravi de vous retrouver. Je vous sens enveloppé d’une atmosphère très bucolique… Pour le confort de nos téléspectateurs, vous est-il possible de parler un peu plus fort ?

 

— Ah, je vais avoir du mal… Peut-être pourraient-ils pousser un peu le son de leur récepteur, cela leur permettrait d’entendre, par delà ma voix, le bruissement de la nature : je voudrais leur offrir cette douce cantilène, spécialement à tous ceux qui sont confinés dans leurs appartements, en ville. Cette émission pourrait être une espèce de messager de paix, de tendresse, d’amour. Ce que j’ai envie de dire ce soir n’a que peu de valeur en regard de cette plénitude : puissent les ondes de ce siècle la transmettre à tout être humain prêt à l’accueillir !

 

— Hier, je me suis permis de lire votre premier poème, le premier poème dont vous avez gardé trace…

 

— Oui François, cela m’a un peu agacé, mais je crois avoir compris où vous vouliez en venir.

 

— Et alors ?

 

— Attendez. Je me dois de reconnaître que vous êtes assez malin et votre choix me donne l’occasion de préciser un peu mieux ma position : je préfère que nous abordions ensemble ma compréhension du phénomène de l’écriture, en laissant de côté une analyse de ce que j’ai pu écrire. Je pense en effet que l’écriture, tout comme le dessin, la peinture, la sculpture, la musique, le théâtre, le jardinage, l’architecture, le cinéma, la bande dessinée, toutes ces expressions sont à la portée de tout un chacun. Je suis persuadé que tout être humain est capable, si l’occasion se présente, de tenter d’exprimer sa quête profonde de manière artistique, selon les capacités de ses cinq sens, selon les dimensions de son être profond. C’est ce message que je veux faire passer et j’en suis un petit exemple, parmi d’autres. Je vais tenter de vous le démontrer durant ces quelques instants que nous avons à passer ensemble.

 

Pour en revenir à ce poème, il évoque dans ma mémoire un souvenir indéfinissable. Afin de vous en faire saisir la puissance et le caractère indicible, j’aimerais vous poser une question : vous souvenez-vous de l’instant de votre naissance ?

 

— Euh, pas plus que vous sans doute ! Pourquoi ?

 

— Eh bien, j’ai souvenance d’une véritable naissance : j’ai écrit ce poème sans vraiment réfléchir. Depuis plusieurs jours, en ce début de printemps 1974, une expression me trottait dans la tête, allez savoir pourquoi : “Murmure argenté du ruisseau”. Il faut vous dire que j’ai bénéficié d’une chance insolente durant mon enfance et mon adolescence : ma famille maternelle possédait un chalet au bord du lac de Thun, en Suisse, face à tout l’Oberland bernois. D’est en ouest : le Schrekhorn, le Wetterhorn, l’Eiger, le Mönch, la Jungfrau et, plus à l’ouest, la Blümlisalp. Des monstres aériens de neige, de glace et de parois toutes plus vertigineuses les unes que les autres. À leurs pieds, l’étendue paisible et vert foncé du lac de Thun.

 

Le 19 mars, j’ai abordé un de mes amis de faculté, Jean-Marie, en lui confiant cette étrange expression. «  Mais c’est du Baudelaire, c’est une correspondance !” s’écria-t-il. “Tu as trouvé cela où ?”. Je suppose avoir écarquillé les yeux, ignorant tout et de Baudelaire (si, si, c’est vrai, même si c’est navrant) et de ses correspondances.

 

S’en est suivi une véritable séance d’initiation, conclue par : “tu devrais développer cette idée…”

 

— Michel, je vous interromps : vous ne connaissiez pas Baudelaire ?!

 

— Non, je le dis sans honte, je ne connaissais que son nom et avais vaguement entendu parler des Fleurs du Mal. Mes quelques connaissances poétiques se limitaient à ce que j’avais appris sur mes chaises de collégien : quelques poèmes de Du Bellay (Bel aubépin, verdissant, fleurissant…), de Ronsard (Mignonne, allons voir si la rose…), de Virgile (Tityre tu patulae recubans sub tegmine fabi), durement appris sous l’œil sévère du père et dont il ne me reste, à ce jour, que ces faibles extraits !

 

— J’avoue avoir du mal à vous croire ! Et vous avez écrit ce poème dans la foulée ?

 

— Ben oui ! Tout simplement, j’avais toutes ces images en tête et elles se sont déversées, à la manière d’une cascade, avec tous leurs embruns, leur brûlante fraîcheur ! J’ai écrit ce poème dans la nuit du 19 au 20 mars, par petites touches, au gré de ma rêverie, de mes souvenirs de montagne, des sonorités, des parfums, des lumières, des couleurs. Le 20, dès potron-minet (bon, n’exagérons pas, chacun sait que les étudiants ne se lèvent pas à l’aube), paré de tous les Atours de la Poésie, j’ai soumis, cet écribouillage à mon ami Jean-Marie. “Pas mal, cela fait un peu catalogue d’images, cela nécessiterait plus d’allant poétique, mais il y a plein d’idées à creuser !”. C’est ainsi, véritablement, que cela a commencé. Et je ne le remercierai jamais assez de m’avoir mis le pied à l’étrier !

 

— Ensuite ?

 

— Avant d’aller plus loin, je dois vous avouer autre chose : durant la première phase de mes études (très techniques), j’ai fait la connaissance d’un être tout à fait exceptionnel, Éloi, architecte dans l’âme et poète à ses heures perdues. Il écrivait de façon très libre, sans travail de scansion, de rimes, de versification. C’était toujours très beau, très puissant. Je crois que c’est lui qui a semé les premières graines dans un terreau assoiffé de beauté.

 

— Il a publié ?

 

— Non, je ne pense pas. J’ai appris assez récemment qu’il était mort quelques années auparavant. Sa famille n’avait jamais entendu parler de quelque écrit que ce soit. Éloi puis Jean-Marie sont certainement les deux étriers de mon cheminement littéraire.

 

— Merci, Michel, pour ses confidences tout à la fois simples et émouvantes. Je propose que, la prochaine fois, nous réfléchissions sur ce “mystère” de la création littéraire, appliquée à votre premier poème ?

 

— Bien volontiers, je vais tâcher de rameuter tous mes souvenirs !

 

— Je vous souhaite, Michel, une belle soirée printanière, au pied de votre chêne !

 

— Merci, François, je fais en sorte de vous en communiquer toute l’ineffable paix, à partager avec toutes celles et ceux qui nous ont écoutés ce soir !

 

— À très bientôt, Michel ! »

 



À suivre ...



08/04/2020
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