Le calame des lutins, des elfes et des fées

Le calame des lutins, des elfes et des fées

Des chemins de traverse - 2e partie-chap 7 - Ludovic-3

En baie de Somme (3) : comment sortir de la chrysalide ?

 



Quelques semaines plus tard, toujours basé au Crotoy :

 

 

 

Le printemps commençait à signaler, de-ci de-là, son arrivée — un soleil un peu plus chaud, crocus et perce-neige déjà en train de passer leur chemin, jonquilles dans les jardins, bourgeons à la panse luisante, prêts à éclater…

 

Un désir irrépressible de solitude m’envahit à tel point que je déposai une demande de permission, pour deux jours.





Départ du Crotoy en autorail le samedi matin vers huit heures pour Saint-Valéry-sur-Somme, en faisant le tour par le fond de la baie de Somme, via Noyelles-sur-Mer. La vieille voie ferrée est construite sur une espèce de digue qui traverse ce que je croyais être des marécages où l’on pouvait apercevoir des moutons en train de paître tranquillement. Préoccupé par tout ce qui me faisait réfléchir, je ne fis que regarder distraitement le paysage ; et pourtant, la baie de Somme est vraiment un endroit magnifique !

 

Arrivée à Saint-Valéry-sur-Somme.

 

Réserver une chambre chez un habitant dont l’adresse m’avait été donnée par le gérant du mess des sous-officiers.

 

Départ à pied, destination la pointe du Hourdel, de quoi manger et boire dans mon petit sac à dos.

 

Un léger vent du sud-ouest adoucissait la température et bousculait paisiblement les nombreux petits cumulus dont la blancheur éclatante rehaussait le bleu profond de l’azur.

 

Environ 500 mètres après la sortie de Saint-Valéry-sur-Somme, j’attaque sur la droite un chemin qui court sur la digue de la Gaieté. Le paysage est tout à fait extraordinaire : à mes pieds, à droite et en contrebas de la digue, s’étire une large bande de terres herbeuses déchirées par de multiples petites étendues d’eau boueuse reflétant un ciel pastellé ; une vaste superficie d’environ 300 mètres de profondeur sur 5 km de longueur entre le Cap Hornu et Le Hourdel.

 

Sur la carte d’État-major, cette espèce de lande marécageuse était baptisée du nom de Mollières, espace prodigieux où se mêlent et le ciel et la mer et la terre, délicate mélopée de teintes grisées, verdâtres, bistrées. J’appris à mon retour, de la bouche de mon hôte, qu’il s’agit d’une des caractéristiques géologiques de la Baie de Somme, arène d’un combat indéfectible entre la mer et la terre.

 

Un nombreux troupeau de moutons pâturait allègrement l’herbe abondante de cette vaste étendue de prés salés…

 

Souvenir furtif — mais acide et brûlant — de mes moutons, au Buisson !

 

Je ne pouvais qu’être saisi par la beauté paisible et fraîche de ce paysage… qui s’accordait à merveille avec le rythme régulier et monotone de mes pas…

Cadencement des pas, souvent ponctué du cri stridulant des mouettes.

Cadencement des pensées, souvent perturbé par le tumulte intérieur.

Et le cadencement l’emporte peu à peu sur le tumulte.

 

Là-bas, à l’horizon des mollières, la mer et la terre se mélangent, se séparent, se mélangent à nouveau pour à nouveau se séparer au gré des marées.



Estran de la baie de Somme, estran de mon être, théâtre d’un conflit permanent entre une volonté de domination trop affirmée et une sensibilité complètement refoulée.

 

En contemplant le labeur de la mer et de la terre et du soleil, je perçois,

brusquement,

 

comme une évidence,

 

que le conflit n’est pas réellement un conflit : les mollières, résultante apaisée du flux et du reflux des eaux sur les terres de l’estran.

 

Mais combien de temps pour arriver à une résolution harmonieuse de cette discordance ? Le temps des mollières n’est pas le temps de Ludovic !

 

En arrivant à la pointe du Hourdel, le paysage majestueux et tranquille de la baie de Somme a produit l’effet escompté et j’aborde, serein, le grandiose et houleux spectacle de la Manche. Je mange rapidement puis reprends la marche vers Cayeux-sur-Mer, direction sud-ouest, par la Route Blanche.

 

Le temps est en train de changer, de gros et lourds nuages cavalent sur une mer devenue grosse et ternissent peu à peu la lumière bleu et or qui inondait de sa douce chaleur printanière la mer, les dunes, les mollières, les villages, la Somme, la flore, la faune.

 

Le tumulte des rouleaux submerge mon être…

 

Le combat n’est pas fini.

 

Je ne suis pas encore une mollière, juste un estran.

 

Le chemin risque d’être long et fastidieux.

 

Je reviens rapidement à Saint-Valéry et, dépité, je me dispose à reprendre en fin d’après-midi le train pour rentrer dans la routine de nos exercices militaires au Crotoy.

 

Je garde, amusé, le souvenir de ton regard interrogatif, Albin, quand tu m’as découvert attablé le soir au mess et je suis content que tu ne m’aies pas interrogé.

 

Et le temps passe vite… le 10 mai arrive et c’est le départ vers la guerre. La Belgique, le sud de la Hollande, le repli précipité vers la France.

 

Puis Valenciennes…

 

(la suite, mais pas la fin... ici)

 

 

 

Morio

Morio

 

 

Par Didier Descouens — Travail personnel, CC BY-SA 4.0



30/01/2021
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